Elle s’appelait Mona. Mona di Orio. Elle est partie soudain, comme une fleur coupée trop fraiche par un sécateur impie, laissant à ceux qui l’aimaient un parfum amer d’inachevé. Brutalement arrachée à notre affection sur une table d’opération imbécile, lors d’une intervention chirurgicale qui eût du être bénigne…Après la stupeur, la révolte, vient le temps nécessaire de l’apaisement. « Quand le cœur d’un homme célèbre cesse de battre, on donne son nom à une artère » plaisantait Pierre Daninos. On cherchera pourtant en vain la moindre ruelle, la plus petite impasse baptisée à son nom. Elève du célèbre compositeur de parfum Edmond Roudnitska, l’auteur des grands classiques Eau Sauvage, Femme de Rochas, L'Eau d'Hermès... elle avait créé sa propre maison de parfums qui propose des créations empreintes d'une envoûtante singularité. Adulée, courtisée, encensée à Amsterdam, New-York, Kiev, Qatar, Rome, Saint-Petersbourg, Nicosie, Londres, elle était pourtant quasiment inconnue en France, une singularité bien hexagonale. Nul n’est prophète en son pays… Mona est l’héroïne de mes dernières aventures, « Crim’ au Cap ». Chargé, en tant que détective privé, de découvrir l’auteur d’un meurtre, la seule piste à ma disposition était une fragrance curieuse flottant sur le blouson du criminel. Et j’ai naturellement fait appel aux services du meilleur « nez » que je connaisse. Amusée par ce statut inédit d’auxiliaire de justice, elle s’est prêtée avec enthousiasme à l’identification. Allant jusqu’à créer de toutes pièces, dans la réalité, ce parfum de crime autour de matières premières africaines qu’elle a baptisé en clin d’œil « Pièce à conviction ». Celui-là même dont nous imprégnions les marque-pages des livres lors des séances de dédicaces fou-rires.

Comme il ne sera pas commercialisé, elle m’avait autorisé à en dévoiler la pyramide olfactive. Privilège rare car ces formules sont généralement enfermées au fond des coffre-forts. La voici donc en hommage posthume à son talent :
Notes de tête : Orange Guinée, Girofle Zanzibar, Limette Côte d'Ivoire
Notes de coeur : Essence Buchu Afrique du Sud, Essence Opoponax Somalie, Essence Encens Somalie
Notes de fond : Teinture alcoolique de Civette d'Ethiopie, Mousse de Chêne Maroc
Elle était quelques grammes de délicatesse dans un monde de brut. Ce sont décidemment les meilleurs qui partent les premiers et l’on s’excuserait presque d’être encore là, comme à sa place. Elle avait mangé son pain noir et l’avenir se révélait radieux, le succès frappait enfin à la porte. Fauchée comme une fleur coupée, on vous dit. On ne jurera pas que les œillets de nos collines niçoises, l’orange bigarade de Menton, le mimosa du Tanneron, la violette de Tourrettes sur Loup ou la rose millefeuille de La Colle ne s’offusquent pas que leur vieille comparse d’orgue leur ait préféré les champs de tulipes hollandaises pour son dernier repos, dans sa belle robe de bal et ses escarpins neufs...Son ultime pied-de-nez, c’est de circonstance. Mais on se plait à penser qu’elle chevauche maintenant les nuages, en odeur de sainteté, et qu’elle copine déjà avec les chérubins, charmés à leur tour par son sourire lumineux. Et on ne doute pas que là-haut elle intercède déjà pour nous, pauvres pêcheurs.
A tous ceux que son départ a plongé dans l’affliction, ses parents Bernadette et Jacques, son frère Ludovic, Nathalie et Olivier sa seconde famille, ses deux filleuls, je présente toute mon affection. Elle s’appelait, pardon elle s’appelle Mona. Les vrais artistes ont toujours l’âge de leur œuvre. Et la sienne est intemporelle.
Garri Gasiglia Détective privé niçois












